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Orphée et EurydiceOrphée et Eurydice

Opéra en quatre actes. Livret français de Pierre-Louis Moline. Version remaniée par Hector Berlioz.

Ce qui fonde le mythe d’Orphée, ce qui le rend beau, terrible et triste, et ce qui continue de nous hanter lorsqu’on le parcourt, c’est le fait qu’Orphée se retourne. Orphée ne pouvait pas ne pas se retourner. Sans son retournement, le mythe n’existerait pas. Orphée le musicien, dont la plainte désespérée ravit les dieux, réalise son destin. Qui n’est pas celui de ramener Eurydice mais celui de chanter sa perte.

J’aborde dans mon travail le théâtre comme un art de l’espace. Ainsi j’ai imaginé que puisqu’ Orphée se retournait, alors l’espace entier de la scène devait se retourner. J’ai choisi pour cela un procédé de magie théâtrale développé au 19ème siècle, le Pepper ghost, qui permet des apparitions par un jeu de reflets. J’utilise ce procédé en laissant le dispositif visible pour renverser les dimensions du plateau : transformer la verticalité par la profondeur au théâtre. Elle révèle la possibilité de faire apparaître un trou : l’absence de l’être aimé, la mort, l’espace archétype de l’artiste qui doit chercher dans les profondeurs. Dans cet espace troué apparaît la séparation entre le monde des vivants et celui des morts, où s’évanouit l’illusion d’un possible retour. Les enfers grecs – les Champs Elysées – où Orphée, vient rechercher Eurydice, ne sont percés par le chant et la force de l’amour que de manière éphémère, comme au théâtre.

 

Le seul décor sur scène est un tableau de Jean Baptiste Corot Orphée ramenant Eurydice des enfers. Il est présenté ici sous plusieurs angles et divers grossissements que le dispositif permet de renverser et de superposer. Orphée et Eurydice de Christoph Wilibald Gluck est une œuvre de transition entre la période baroque et la période classique. C’est aussi une œuvre de transmission, dont Hector Berlioz a fait un siècle plus tard une version prodigieuse, que Raphaël Pichon a choisi pour l’Opéra Comique de transmettre à son tour. Jean-Baptiste Corot a peint son tableau en 1861 juste après la reprise de Berlioz à Paris, et il est fort à parier qu’il s’en soit inspiré. Sa peinture se situe elle-aussi dans une transition, celle vers l’impressionnisme, qu’ici le traitement des arbres de la forêt d’Eurydice trouée de lumière semble annoncer. J’ai voulu appréhender la scène de façon impressionniste, où les jeux entre le noir et la lumière, rejoignent la vibration de la musique et du chant d’Orphée.

Dans cette version Orphée est incarné par une femme. L’histoire d’amour d’Orphée et Eurydice tendrait-elle vers une relation gémellaire, on penserait alors au discours d’Aristophane sur l’homme androgyne coupé en deux. Avec les trois rôles titres, le plateau est exclusivement féminin, incarnant la place de l’amour et celle de l’art.

Aurélien Bory
Juin 2018

Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient.

 Jean Cocteau

Sa mort la remplissait comme une abondance.

 Rainer Maria Rilke

Ombre pour ombre, je ne suis plus là, je suis.

 Elfriede Jelinek

le-figaro

Orphée et Eurydice : un spectacle d'enfer
17 octobre 2018

LA CHRONIQUE DE CHRISTIAN MERLIN – À l’Opéra-Comique, l’œuvre de Gluck devient pluridimensionnelle grâce à la mise en scène d’Aurélien Bory. Un émerveillement.

Serait-ce à l’Opéra-Comique qu’il faut désormais aller pour être émerveillé ? On aurait tendance à le croire, tant l’Orphée et Eurydice de Gluck monté par Aurélien Bory et Raphaël Pichon nous ouvre des horizons poétiques insoupçonnés. Si nous citons le metteur en scène en premier, c’est que la dimension visuelle concourt grandement à la réussite de ce spectacle pluridirnensionnel. Malgré les progrès réalisés par les arts de la scène ces dernières années grâce aux nouvelles technologies, on garde souvent l’impression que l’on en reste à une conception frontale de l’opéra, en deux dimensions. Et voilà que Bory invente un espace modulable à l’infini, qui joue sur l’illusion d’optique en partant d’une idée somme toute assez concrète: Orphée se retourne.

C’est dès lors tout le dispositif scénique qui s’inverse, sous la forme d’un miroir géant manipulé par des câbles, qui sépare et réunit, reflète et dédouble, allonge et resserre, en un jeu de perspectives qui épouse la musique de Gluck et le destin d’Orphée avec autant de fluidité que de plasticité. On n’oubliera pas l’image des esprits des enfers, couchés au sol et réfléchis en hauteur comme par la réfraction d’une focale. La lumière d’Arno Veyrat est d’ailleurs une composante essentielle de ce magnifique objet esthétique, jusqu’au noir complet qui se fait au début du solo de flûte des ombres heureuses, magique. Les choristes ont assimilé une chorégraphie particulièrement expressive, plus éloquente que les évolutions de circassiens qui finissent par tourner au procédé.

Orphée à son intensité dramatique maximale

Mais à l’Opéra-Comique, les productions sont pensées comme un travail d’équipe. Il est évident que la direction de Raphaël Pichon donne la main à la proposition scénique, qui ne se contente pas d’une prouesse technique mais vise le drame. Optant pour la révision faite par Berlioz en 1859, il en élimine l’ouverture et l’épilogue heureux, afin d’insister sur le tragique du mythe: ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’on adapte Orphée, ce tripatouillage-là nous paraît légitime.

On est en revanche moins convaincu par l’instrumentarium choisi, trop baroque, là où des instruments romantiques auraient été plus cohérents. Mais c’est alors l’Orchestre révolutionnaire de John Eliot Gardiner ou Les Siècles de François-Xavier Roth qu’il aurait fallu. Il n’en reste pas moins que les musiciens de Pygmalion jouent avec énormément de caractère, tandis que le chœur est digne de tous les éloges.

La part du lion revient à Orphée dans les versions originales de Gluck, c’est à plus forte raison le cas dans l’édition Berlioz, conçue pour la grande Pauline Viardot, qui a ajouté une cadence pyrotechnique à un rôle déjà virtuose. Marianne Crebassa y est assez sensationnelle. Une fois l’oreille accoutumée à son timbre clair et à son petit vibrato serré, très personnel, on est saisi par sa vaillance, le mordant des attaques, l’aplomb des vocalises, et surtout par son intensité dramatique maximale, jusque dans l’air « J’ai perdu mon Eurydice », si souvent chanté comme une chansonnette. On s’étonnera juste qu’elle émette des sons dans les joues dans « Amour viens rendre à mon âme », pour grossir le son, alors que partout ailleurs son émission est très directe. L’Eurydice d’Hélène Guilmette est en petite voix, au contraire de l’Amour percutant de Lea Desandre, qui accroche la lumière en meneuse de revue. Un spectacle profondément original.

Orphée et Eurydice, Opéra-Comique (Paris Ile), jusqu’au 24 octobre. Diffusion sur Arte Concert le 18 octobre.

Christian Merlin

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DISTRIBUTION

Direction musicale Raphaël Pichon
Mise en scène et décors Aurélien Bory
Dramaturge Taïcyr Fadel
Décors Pierre Dequivre
Costumes Manuela Agnesini
Lumières Arno Veyrat

Dans le rôle d’Orphée Marianne Crebassa
Dans le rôle d’Eurydice Hélène Guilmette
Dans le rôle d’Amour Léa Desandre
Danseurs Claire Carpentier, Elodie Chan, Yannis François, Coraline Léger, Margherita Mischitelli, Charlotte Siepiora

Chœur et orchestre Ensemble Pygmalion

Nouvelle production Opéra Comique
Coproduction Opéra de Lausanne, Opéra Royal de Wallonie, Théâtre de Caen, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra Royal de Versailles, Beijing Festival

Créée le 19 novembre 1859 au Théâtre-Lyrique.