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Questcequetudeviens?Questcequetudeviens?

Une pièce d'Aurélien Bory pour Stéphanie Fuster
(Création 2008)

Qu’est-ce-que tu deviens ?

Cette question est banale. Et terrifiante à la fois. Elle indique que du temps a passé, que des changements sont survenus. Elle questionne nos choix, impose un bilan immédiat. Elle fige le devenir, qui est pourtant en mouvement. Elle est une manifestation d’intérêt pour la personne à laquelle elle s’adresse, et peut être tout aussi bien une manifestation de peu d’intérêt. Elle contient le désespoir de «Qu’es-tu devenu ?», alors que le devenir est pourtant plein d’espérance. Elle incite à raconter le déjà devenu, alors que le devenir nous projette en avant, dans l’inconnu même. C’est peut-être pour tout cela qu’il est très difficile, et parfois pénible, de répondre à une telle question.

 

Mark Rothko, Number 14 – 1960

La rencontre

J’ai rencontré Stéphanie Fuster à Toulouse, avant qu’elle ne parte à Séville en immersion complète dans le Flamenco. J’avais été touché par sa sensibilité particulière, sa personnalité étonnante, la radicalité de son choix : tout abandonner pour ne se consacrer qu’à ça. Elle est restée là-bas huit ans à apprendre pour devenir répétitrice, puis danseuse auprès des plus grands. Elle est revenue avec sa danse et m’a demandé de lui écrire un spectacle.

J’ai d’abord pensé que cela ne correspondait pas aux axes de mon travail, qui tourne principalement autour de la question de l’espace. Je me suis ravisé. Il y avait bien sûr un décalage. Mais ce décalage était aussi présent dans son parcours ; elle qui décide de se confronter à un art adossé à une autre culture, elle qui porte le statut d’intruse dans une discipline connotée. J’ai réalisé peu à peu que c’était son portrait que je voulais faire. Un portait scénique. Imaginer l’espace sur scène qui est celui de son parcours extérieur, et imaginer sa danse, qui est celle de son parcours intérieur.

Elle a choisi ses partenaires : la guitare de José Sanchez, et le chant d’Alberto Garcia. Questcequetudeviens? se monte dans ce contexte-là. C’est un portrait d’une femme qui se cherche, qui s’émancipe, qui vit, qui meure.

Qui n’a pas tout donné à l’art ne lui a rien donné.

 Vsevolod Meyerhold

mouvement

De la nature
13 novembre 2008

Deux conceptions de I’être traversent la culture occidentale. Chez les mal nommés présocratiques, Parménide stipulait que I’être est continu, un et immobile, quand Héraclite était moins frappé par la substance des choses que par leur devenir : « Rien n’est, tout devient ». Cette scission s’occupa plus tard de séparer I’art classique, fondé sur I’équilibre, la symétrie, l’assise, de l’art baroque où tout est en perpétuelle métamorphose, précaire et insaisissable.

Dans sa dernière création, « Questcequetudeviens? », en première mondiale au TnBA, Aurélien Bory propose un spectacle inventif et brillant qui met en scène la solitude de I’être et la vanité de l’existence. De I’enfance aux années d’apprentissage à la vie active – « on commence a bosser » – à la maturité et à la mort, en 50 min défile le parcours d’une rose rouge comme le flamenco à la vie encore plus brève que celle de Ronsard.

Le caractère anodin de l’interrogation qui sert de titre est renversé en une trajectoire sombre où la gravité naît de la dérision. Tout commence bien. Une jeune fille joyeusement fait des gammes de flamenco sur un espace vaste comme une grande plaine. Vêtue d’une robe rouge traditionnelle, riante, joueuse, elle opère une mue magique lorsqu’elle quitte sa robe – ou que sa robe la quitte – comme une poupée change de panoplie et comme on quitte l’enfance. Sans s’en apercevoir. De son pas lent et de son chant plaintif, Alberto Garcia, incarnation fantomatique du temps qui passe, pousse l’être vers son devenir.

Le guitariste jusqu’ici caché surgit comme le premier compagnon d’une vie. Hilarante glissade en chaise à roulettes sur le parquet flottant d’un appartement lambda, il joue tandis qu’elle s’entraîne à danser avec une professeure invisible. Fini le temps de !’insouciance et des années au grand air, c’est dans un container que I’air commence à s’épuiser, Travail sur I’extérieur / intérieur qui dédouble les sons comme Stéphanie Fuster face à son miroir, la solitude n’est brisée que par les échos de sol. Exit donc José Sanchez expulsé sur sa chaise à roulettes, Voici le troisième acte d’une existence tragique.

L’air, l’eau, le feu, sont les motifs favoris de la fuite baroque. Partie en fumée de son container d’où désormais s’écoule I’eau, Stéphanie Fuster se retrouve à danser dans un immense pédiluve pour ce qui constitue le morceau de bravoure de ce spectacle. Paradoxe ultime, c’est dans cette eau que se perd la grâce de la fluidité. Tour à tour lumineux, morcelé comme les écailles de son reflet, le bassin se mue enfin en un réceptacle d’encre noire où la danse de Fuster se fait plus raide, plus anguleuse, obstinée comme si l’être cherchait à échapper à quelque chose, à l’écraser.

Il s’agirait de la mort que l’on n’en serait pas étonné. Après les pathétiques soubresauts de l’animal qui se débat, Stéphanie Fuster s’allonge dans cette eau noire, et imitée par José Sanchez et Alberto Garcia, offre son visage à la lumière sélénique. Superbe tableau. C’est la jeunesse des interprètes et leur fragilité qui au moment des saluts retourne une dernière fois l’assistance. Ultime éclat d’un spectacle drôle, beau, émouvant où le flamenco est audacieusement décontextualisé et magnifiquement interprété, et duquel on ne se prendra à regretter, comme pour la vie, que la relative brièveté.

Eric Demey

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distribution

Créé en novembre 2008 au  Festival ¡Mira! / TnBA – Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine

Stéphanie Fuster danse
José Sanchez guitare
Alberto Garcia chant

Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory
Chorégraphie : Stéphanie Fuster
Musique : José Sanchez
Création lumière : Arno Veyrat
Assistants à la mise en scène : Sylvie Marcucci, Hugues Cohen
Décor : Pierre Dequivre, Arnaud Lucas
Sonorisation : Stéphane Ley
Costumes : Sylvie Marcucci
Régie générale : Arno Veyrat
Directrice des productions : Florence Meurisse
Administratrices de production : Léonor Manuel, Christelle Lordonné
Chargée de production : Marie Reculon
Développement en international : Barbara Suthoff
Presse : Dorothée Duplan et Flore Guiraud assistées d’Eva Dias (Plan Bey)

Production : compagnie 111 – Aurélien Bory

Coproduction et résidences : Festival ¡Mira! / TnBA Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, Théâtre Vidy-Lausanne

Avec l’aide du Théâtre Garonne scène européenne – Toulouse, Scène nationale de Cavaillon, La Fabrica Flamenca – Toulouse, La Grainerie Fabrique des arts du cirque et de l’itinérance – Balma