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Sans objetSans objet

Pièce d'Aurélien Bory
(création 2009)

L’art ne progresse pas, n’est pas performant, ne se mesure pas, ne prouve rien. Nous vivons une nouvelle ère, où la relation entre l’être humain et la technologie se déploie considérablement. Là où il existait une frontière indiscutable, claire, connue de tous, à savoir celle entre l’inerte et le vivant, on voit apparaître une zone de latence, dominée par deux questions qui s’opposent.

Le vivant va-t-il étendre son territoire dans la machine, ou est-ce la technologie elle-même qui gagnera le terrain du vivant ? Le dialogue entre l’homme et la machine est de plus en plus profond, complexe. La compétition est inévitable. La défaite de Kasparov et après elle toutes les percées dans l’informatique, la robotique, nous indique que la machine devient meilleure en tout. L’apparition des prothèses performantes ou de combinaisons technologiques bouscule le monde du sport. L’homme, – et ses deux réalités le corps et la pensée – n’est plus seul.

 

Automated core package assembly – © Laempe

Après s’être mesuré et avoir dominé puis réduit l’animal, il est amené à comparer ses performances à celle d’un autre type, le robot. Il est probable que sur ce terrain l’homme soit contraint à se technologiser, tandis que déjà la machine s’humanise. Et il est permis de penser que dans un futur proche l’homme et le robot aillent s’hybrider.

Sans Objet propose cette rencontre impossible, celle d’un homme et d’un robot industriel. Au-delà de toute recherche de performance, leur relation entre l’homme et la machine devient-elle sans objet ? Qu’ont-ils à se dire, l’homme et le robot industriel, en dehors des tâches qui les occupent habituellement?

En dehors de tout but, de toute fonction, la danse entre le corps de l’homme et celui de la machine donne lieu à un théâtre mécanique sur le terrain du sensible, entre la fragilité de l’humain et la puissance du bras métallique articulé. Placé au centre, au milieu d’un vide, complètement sorti de son contexte industriel, le robot devient inutile. Et dans sa fonction perdue ne nous rappellerait-il pas la nature de l’art :  être absolument sans objet ?

Marque de notre temps : tout ce qui peut être mécanisé est mécanisé. Résultat : la prise de conscience de ce qui ne peut être mécanisable.

 Oskar Schlemmer

Il faudra peut-être écarter entièrement l'être vivant de la scène.

 Maurice Maeterlinck

le-figaro

Danse avec le robot
02 mars 2010

La scène baigne dans la pénombre. Des lumières se reflètent sur une bâche étendue comme un lac sous la lune. D’un coup, ça remue là-dessous. Qu’est-ce ? Quoi ? La forme qui se dessine ? Ce pourrait être Loïe Fuller faisant voler ses voiles gigantesques, puis un pénitent caparaçonné sous sa capuche. On distingue bien comme un corps surmonté d’une tête, qui se balance avec de grands mouvements dans une pavane solitaire.

Surviennent deux hommes. Propres sur eux, costumes cravates et cols blancs. Ils veulent savoir ce qu’est ce grand totem qui danse devant eux. Sous la bâche, un robot apparaît, un de ceux qu’utilisait l’industrie automobile dans les années 1970. Sans objet. Il n’y a là que deux hommes et pas le moindre bruit de carrosserie.

La rencontre est tendue. Le robot happe la tête d’un homme et ensevelit l’autre. Les deux semblent comprendre qu’une bête pareille s’apprivoise avec des façons. Curiosité, besoin de s’adapter. Ils essaient, la chevauchent, dessinent des mouvements qui épousent ses drôles de lignes. La machine se soumet un temps, puis les lance dans une danse combat, dérobant le sol sous leur pieds, aménageant des trous, des murs, coupant les corps en deux. Cela se termine au bout d’une heure et quart par une pluie d’étoiles.

Aurélien Bory a su, encore une fois, jouer les enchanteurs. Rien de lourd ou de didactique dans cet inconcevable pas de trois. De l’humour, une tonne d’idées et beaucoup d’incongru font de cette rencontre burlesque entre l’homme et la technologie une digression contemporaine sur Les Temps modernes, de Charles Chaplin.

Ariane Bavelier

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L'art est fait pour troubler, la science rassure.

 George Braque

Propos d'Aurélien Bory recueillis par Christophe Lemaire, janvier 2010
Journal du Théâtre de la Ville

Votre travail pourrait se définir comme un point de rencontre entre le théâtre, l’installation (ou la performance), et le cirque. Croyez-vous que cela rende difficile son identification par le public ?

Ne pas savoir ce que l’on va voir est certainement une des meilleures façons d’aller au théâtre… C’est-à-dire être dans un état de disponibilité propre à aborder une nouvelle forme, sans a priori. J’essaie dans mon théâtre de laisser une grande place au spectateur. C’est lui qui finit l’oeuvre. Par association d’idées, par ses références, par reconnaissance de son expérience, par tout ce qui constitue sa lecture, il s’approprie ce qu’il regarde. Et pour stimuler son imaginaire, il faut réussir à provoquer un trouble. C’est ce que j’essaie de faire en déplaçant les choses. D’ailleurs c’est le point de départ de Sans objet : extraire un robot de l’industrie et le placer sur une scène. Un robot industriel, apparu dans les années soixante-dix dans l’industrie automobile. C’est le premier robot introduit chez les hommes, une sorte de point de départ de cette nouvelle relation. Il a dans l’industrie une fonction déterminée, et sur scène il la perd. Il devient « sans objet », inutile, notre regard sur lui change alors. Il devient le réceptacle, le miroir de nos projections. Je vois le théâtre un peu de cette manière.

Vous appelez souvent vos interprètes des acteurs, et pourtant ils ne disent pas un mot, n’ont pas de texte.

Quand je dis acteur, je pense action. Acteur, en tant que celui qui agit. Dans Sans objet, l’acteur utilise son corps comme moyen principal d’action. Et c’est sur ce terrain que s’établit le dialogue avec le robot, qui a lui aussi un corps, un bras articulé, six axes capables de se mouvoir en tout point tout autour de lui. D’une manière générale, je pense que tous les moyens d’actions se valent sur la scène et je ne vois pas de hiérarchie au théâtre entre le texte et d’autres moyens d’actions.

Dans Sans objet, le robot, – omniprésent -, semble d’une puissance incroyable, au point de faire toujours peser une menace potentielle sur les interprètes. Cette rencontre entre l’homme et des éléments de prime abord insurmontables, m’avait déjà frappé dans Les sept planches de la ruse. Cette confrontation d’échelle fait partie des choses qui vous intéressent ?

J’essaie effectivement de confronter l’homme à quelque chose qui le dépasse. Un espace précis, un objet posé sur le plateau auquel je donne une capacité de mouvement, d’action. L’idée du robot est venue de cette réflexion sur le théâtre, sur l’objet animé. Elle croise Kleist et son texte sur le théâtre de marionnettes, Schlemmer dans son rapport à l’objet, et même Meyerhold, avec le constructivisme. Il y a dans chaque cas l’idée de la confrontation du vivant et de l’inerte. Confrontation essentielle au théâtre. Et puis l’idée du robot m’est apparue importante aujourd’hui, du fait de notre rapport à la technologie. La technologie, on l’aime et l’on s’en sert, autant qu’on la déteste et l’évite. Elle bouscule notre rapport au monde. C’est ce qui constitue l’enjeu de Sans objet.

Quelle « histoire » vouliez-vous raconter, si une telle formulation vous convient ?

L’histoire ce serait : l’homme et le robot, qu’ont-ils à se dire ? Ce pourrait être aussi la capacité de l’homme à s’adapter, ou bien le surgissement inattendu de la beauté, ou bien les formes primitives dans la technologie, ou bien le devenir de l’homme après l’homme, ou bien le seul plaisir du déploiement de la forme…

Sans objet, que j’ai vu à la création à Vidy-Lausanne, est à la fois drôle et inquiétant : le corps humain y est d’abord performant et le robot sensible, ce qui rapproche d’un vocabulaire à la fois burlesque et fantastique (ou poétique), puis l’ensemble glisse insensiblement vers une déshumanisation effrayante et la machine finie par faire la démonstration concrète de son pouvoir et de sa puissance physique. Cette friction entre humour et tension était-elle inscrite dans votre idée initiale du projet ?

Oui, j’essaie d’élargir le registre et obtenir plus de contraste entre les scènes. L’humour fonctionne comme le contrepoint des certaines impressions visuelles fortes que produit la scénographie ou les lumières et qui s’inscrivent dans une certaine rigueur. Je ne cherche pas le rire, mais j’essaie de faire en sorte que l’humour renforce la tension. Je montre l’homme dans des situations d’inconfort, d’instabilité, d’inconnu. L’action burlesque arrive comme une mise à distance. Une sorte de « non, ceci n’est pas tout à fait sérieux ».

J’ai vu avec plaisir beaucoup d’enfants d’une dizaine d’années, accompagnés de leurs parents, dans la salle. C’est une chose qui vous touche ? Que vous aviez envisagée ?

Disons que mes spectacles peuvent être vu par des enfants. Je suis souvent attentif à leurs réactions. Il y a chez eux une candeur du regard et une honnêteté qu’aucune pudeur ne vient fausser. On ne doute pas de leur sincérité. Je n’ai jamais fait de spectacles pour les enfants, mais je suis ravi quand j’en vois quelques-uns dans la salle. Je les considère alors un peu comme mes alliés.

Selon vous, le rapport de l’homme à la technique – ou à la machine – est-il à ce point inquiétant pour l’avenir ?

Non je ne dirais pas cela. Mais nous vivons un temps qui ne parvient pas complètement à penser son avenir. Je pense que cela vient du fait que l’an 2000 n’a pas eu lieu. Toutes nos projections sur le progrès, sur la technique, sur l’avenir ont pris un coup dans l’aile. Nous avons une conscience accrue de notre finitude. Il nous reste alors à rêver autrement.

L'art n'est pas performant, ne progresse pas, ne se mesure pas, ne prouve rien.

 Aurélien Bory

 

Distribution

Avec Olivier Alenda et Olivier Boyer

Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory

Pilote – programmation robot : Tristan Baudoin
Composition musicale : Joan Cambon
Création lumière : Arno Veyrat
Conseiller artistique : Pierre Rigal
Assistante à la mise en scène : Sylvie Marcucci
Sonorisation : Stéphane Ley
Costumes : Sylvie Marcucci
Décor : Pierre Dequivre
Accessoire moniteur : Frédéric Stoll
Patine : Isadora de Ratuld
Masques : Guillermo Fernandez
Régie générale : Arno Veyrat
Directrice des productions : Florence Meurisse
Administratrice de production : Christelle Lordonné
Chargée de production : Marie Reculon
Développement en international : Barbara Suthoff
Presse : Dorothée Duplan et Flore Guiraud assistées d’Eva Dias (Plan Bey)

Production : compagnie 111 – Aurélien Bory

Coproductions
TNT – Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées, Théâtre Vidy-Lausanne, Théâtre de la Ville – Paris, La Coursive scène nationale La Rochelle, Agora pôle national des arts du cirque de Boulazac, Le Parvis scène nationale Tarbes-Pyrénées

Résidence
TNT – Théâtre National de Toulouse Midi-Pyrénées

Avec l’aide du London International Mime Festival, L’Usine scène conventionnée pour les arts dans l’espace public – Tournefeuille Toulouse Métropole