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Compagnie 111 - Aurélien Bory

La scène est un espace. On peut le délimiter comme le rectangle du plateau et le volume d’air correspondant. Cet espace est le seul support de l’art où l’on ne peut échapper aux lois de la mécanique générale. Cette spécificité est importante. Les corps, les objets sont soumis à la gravité sans échappatoire possible. Ma proposition est de saisir les moyens du corps et les moyens du plateau, quels qu’ils soient, pour envisager ce problème. Le corps, l’objet sont pertinents pour parler de gravité. La relation entre l’individu et l’espace, avec tout ce qui la compose, constitue alors ce qui m’intéresse d’aborder sur un plateau.

Notre théâtre appréhende la scène en tant qu’espace physique et y inscrit des actions physiques. L’acteur est étymologiquement celui qui fait. Une pièce est une série d’actions. Au cirque, l’extraordinaire est annoncé. Au théâtre non. Il s’invite par surprise. Dans l’idée du cirque, on vient voir l’être extraordinaire, alors qu’au théâtre, c’est notre semblable que l’on regarde. La scène est un monde. L’acteur se situe dans cet espace, et l’interrogation porte sur la place de l’homme dans le monde. Je pars de la relation entre ces deux éléments : l’espace scénique comme monde, et les acteurs comme figures de l’homme ordinaire.

La question de l’espace pose celle de la limite. La limite est l’inconnue même. Elle aiguise notre sens de la découverte. Elle incarne l’endroit de la création. Notre théâtre est traversé par plusieurs disciplines, cirque, danse, arts visuels, musique, mais notre intérêt pour le renouvellement de la forme, pour l’indéterminé, est plus grand que l’appartenance à une discipline quelle qu’elle soit. Je préfère que la forme s’échafaude à la lisière des choses.

Je travaille à partir de contextes différents. Toutes mes collaborations s’envisagent de cette manière : une hybridation de pratiques ayant un champ de convergences. Chaque création s’inscrit ainsi dans la rencontre avec un autre contexte: celui d’un artiste, d’un lieu, d’une pratique, d’un milieu. Dans chaque cas, la démarche reste la même : c’est dans le déplacement des choses qu’on peut les amener aux bords, à l’endroit du questionnement.


Photographies "backstage" sur les spectacles : LES SEPT PLANCHES DE LA RUSE, QUESTCEQUETUDEVIENS?, SANS OBJET, PLEXUS, AZIMUT, ESPÆCE.

Photographe : Viola Berlanda ● http://www.violaberlanda.com/

Aurélien Bory - Repères

2000 Fonde la Compagnie 111 avec Olivier Alenda, et création d’IJK
2003 Création de Plan B en collaboration avec Phil Soltanoff
2003 Met en scène Erection de et avec Pierre Rigal
2004 Création de Taoub avec le Groupe Acrobatique de Tanger
2005 Création de Plus ou moins l’infini en collaboration avec Phil Soltanoff
2006 Met en scène Arrêts de jeu de Pierre Rigal
2007 Création de Les Sept Planches de la ruse avec des artistes de Dalian
2008 Création de Questcequetudeviens? pour Stéphanie Fuster
2009 Création de Sans objet, pièce pour un robot et deux acteurs
2011  Création de Géométrie de caoutchouc, pièce pour un chapiteau
2012  Création de Plexus pour Kaori Ito
2013  Création d’Azimut avec le Groupe acrobatique de Tanger
2016 Création d’Espæce

art-press

Aurélien Bory - Déclinaison des Possibles

Après avoir enfermé la danseuse japonaise Kaori Ito dans une forêt de fils dans Plexus, Aurélien Bory fait voler le Groupe Acrobatique de Tanger dans Azimut. Metteur en scène de la gravitation universelle et des odyssées de l’espace, ce jongleur céleste fait de l’acteur l’objet même de la dramaturgie. Piste aux étoiles pour un théâtre physique et métaphysique.

Echapper à la gravité

Au début du 19e siècle, le comte de Saint-Simon proposait de remplacer Dieu par la gravitation universelle. En faisant – dans son dernier spectacle Azimut – de l’acrobatie marocaine une pratique rituelle soufie qui ramène du ciel à la terre, Aurélien Bory aurait presque pu reprendre l’assertion a son compte. A condition de remplacer la gravitation par tout ce qui régit l’univers. Car, dit-il, « la scène est l’un des seuls domaines de l’art où l’on ne peut pas échapper à la gravité et aux lois de la mécanique générale ». Si ce n’est que Bory s’efforce de trouver des échappatoires à la théorie de la gravitation mécanique de Newton et défie, de manière à la fois volontaire et désespérée, le phénomène de l’attraction terrestre.

Dans l’univers de ce qu’il appelle son « théâtre physique », les corps des danseurs, des jongleurs ou des acrobates refusent de tomber pour mieux s’élever. Leur saut est le vol d’Icare. Dans Erection, Pierre Rigal cherche à passer de la position couchée à la position debout. Dans Taoub et Azimut, le Groupe Acrobatique de Tanger marche sur les murs, escalade un quadrillage du ciel et édifie des pyramides humaines, où les dizaines de corps empilés cherchent à ne faire plus qu’un vers l’infini. Quant à Plexus, on voit à la fin du spectacle Kaori Ito tenter de remonter inlassablement le long des fils dans les hauteurs du plateau, pour rester chaque fois un peu plus comme suspendue – ou perdue – en apesanteur dans l’espace, personne ne vous entend crier. Sensible à la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein, le metteur en scène prend en compte les déformations de l’espace-temps afin de renverser la gravitation traditionnelle. Dans l’espace, rien ne peut freiner un objet – encore moins un homme ou une femme. Si l’on reprend l’analogie développée par Einstein, l’espace peut alors s’apparenter à une toile, sur laquelle les corps exercent des plis. Ces plis selon plis trouent la courbure de l’espace-temps, comme le font les acrobates sur le grand tissu de Taoub, ou sur la bâche qui recouvre le bras mécanique de Sans Objet

Antigéométrie

Usant d’un imaginaire lié aux lois physiques, mariant avec aisance, effronterie et quasi-mysticisme le jonglage et les mathématiques, tout en faisant de la danse et de l’acrobatie des moyens neufs mis à la disposition de l’acteur, le théâtre physique d’Aurélien Bory renouvelle les formes en créant du vide et en étudiant l’espace. Apprenti chercheur en physique à Strasbourg avant de travailler dans un bureau d’études d’acoustique architecturale, Bory pensait avoir totalement rompu avec son passé scientifique lorsqu’il est devenu jongleur dans une école de cirque, puis acteur dans une troupe, finissant par fonder la Compagnie 111 à Toulouse. Mais lorsqu’il aborde la scène – le rectangle du plateau et le volume d’air correspondant -, tout lui revient en mémoire. Et c’est l’idée vertigineuse des trous noirs et de l’antigéométrie qui l’inspire pour son art vertical et combinatoire, aussi bien que la découverte du boson de Higgs, ce décalage d’énergie – enfin identifié comme « particule de l’espace » en 2012. Sans oublier le théâtre d’ombre, auquel l’avait initié son instituteur. Et bien sûr le théâtre grec, littéralement « l’endroit d’où l’on voit », qui fait du théâtre non pas une pratique mais une relation.

En s’attachant au mouvement des objets et à la mécanique de l’espace, le metteur en scène cherche, comme Kleist, à décrypter la mécanique de la grâce. Le dramaturge allemand faisait, on le sait, l’éloge des marionnettes, qui ont l’avantage, disait-il, d’échapper à la pesanteur : « Elles ne savent rien de l’inertie de la matière, propriété des plus contraires à la danse, poursuivait l’écrivain. Car la force qui les soulève est plus grande que celle qui les retient à la terre. » Refusant toutefois d’être assimilé à un simple montreur de marionnettes – un vil Mangiafuoco directeur de petits Pinocchio -, Bory rompt avec l’inertie de la matière en faisant de l’acteur « celui qui fait ». « Le théâtre est certes régi par des lois physiques comme l’espace et la gravité, convient-il, mais aussi par la vie et la mort qui règnent sur chaque drame. »

La scène est un monde

S’il répugne à expliciter ces composantes sensibles – qu’il abandonne à la seule perception -, c’est afin de laisser le spectateur libre de sa propre interprétation. « Ne pas savoir ce que l’on va voir est certainement pour moi l’une des meilleurs façons d’aller au théâtre », plaide-t-il. Il n’empêche : « Au théâtre, c’est notre semblable que l’on regarde. La scène est un monde. L’acteur se situe dans cet espace, et l’interrogation porte sur la place de l’homme dans le monde. » cette accession à l’intériorité invisible de l’être s’avoue particulièrement saillante dans les deux portraits de femmes qu’il a réalisés. Dans Questcequetudeviens?, la danseuse Stéphanie Fuster s’évertue ainsi à apprendre le flamenco, coincée dans l’espace confiné d’un Algeco, image d’une rupture passionnée et de son infinie solitude. Dans Plexus, Kaori Ito – danseuse (le mot n’existe pas en japonais) déplacée d’un continent à l’autre – disparaît progressivement dans sa prison cubique et ouverte de fils noirs, revenante fantomatique happée par le culte des ancêtres. Une même mélancolie décalée et teintée d’humour trouble ses solos masculins – que l’on pourrait qualifier d’autoportraits. Pierre Rigal tente de se relever pour marcher dans Erection, tandis que Vincent Delerm (qu’Aurélien Bory vient de mettre en scène, par amour de la chanson – ce « son de l’âme ») joue avec ses propres ombres dans les Amants parallèles :  » Comme si nous avions pratiqué dans des piscines parallèles la natation synchronisée… »

Ce théâtre minimaliste, en forme d’hommage au carré, au cercle, au cube, à la géométrie en général (y compris musicale), renvoie aussi au spectaculaire cinématographique de Gravity, le blockbuster américain d’Alfonso Cuaron : « Le grand spectacle, reconnaissait Mathieu Macheret dans les Cahiers du Cinéma, renoue ici avec des notions primitives de distance et de proximité, de coup impossible et de plénitude du temps. » Parce que la gravité universelle ne se trompe jamais, Aurélien Bory s’intéresse, comme Cuaron, à cette plénitude temporelle : « L’espace nous modèle, il est plus fort que nous : l’espace nous porte, puis l’espace nous engloutit. Dans ce laps de temps se situe l’humanité. » Une humanité qui a le visage de Sandra Bullock en docteur Ryan Stone, et celui de tous les danseurs, acrobates, chanteurs ou metteurs en scène, aux airs de « cosmonautes de la station Mir », auxquels Bory fait appel. De sorte qu’il nous vient un soupçon quant au dieu caché de cette harmonie des sphères.

Loin de s’apparenter à une froide déclinaison des possibles mathématiques, ce théâtre existentiel pourrait bien prendre le relais des romances sans paroles du dernier Beckett. Celui des rites crépusculaires de Quad et de sa danse muette autour des angles d’un carré. Ou encore du ballet fantomatique du Dépeupleur, avec son large cylindre peuplé de captifs qui cherchent à remonter le long d’échelles (symboliques) pour tenter de rejoindre les « asiles de la nature ». L’être humain se confond alors avec la matière dont il est issu. Le théâtre physique d’Aurélien Bory est aussi une métaphysique.

 

Emmanuel Daydé

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