Taoub

d’Aurélien Bory par le Groupe acrobatique de Tanger (2004)





yawatani   25 Septembre 2007, Maroc

Taoub, le cirque Made in Maroc se joue des frontières...

Si l'on demande à des professionnels du cirque contemporain s'il existe un cirque d'une telle envergure au Maroc, d'aucuns diraient que l'acrobatie est à la tradition et que les nouveaux circassiens ne vivent pas en dehors de l'Europe... Dorénavant, la cartographie du cirque contemporain est à revoir. Avec Taoub, spectacle écrit et mis en scène par Aurélien Bory et joué par le Groupe Acrobatique de Tanger, le cirque made in Maroc se joue de toutes les frontières.

À l'origine, une rencontre entre Sanae El Kamouni, ancienne responsable de l'action culturelle du festival Les nuits de la Méditerranée et Aurélien Bory, directeur artistique de la CIE 111. Le scénographe et metteur en scène est aujourd'hui connu pour ses créations artistiques mêlant cirque, art contemporain, vidéo et théâtre comme le "Plan B" (2003, Théâtre Garonne Toulouse) ou IJK (2000, Théâtre de la Digue-Toulouse). Il organise un stage de rencontre et de formation des acrobates de Tanger. Puis, déjà naît l'idée d'un spectacle aérien, mobile et fragile dans lequel le textile serait à la fois protagoniste, moteur et liant d'un même ensemble acrobatique. Le mot français "tissu" donnera ensuite dans sa version arabe le nom du spectacle "Taoub". Après cette création naîtront le Groupe acrobatique de Tanger et le début d'une tournée.

Croisée des arts et tissage de sauts

Sur la piste, 12 acrobates venus de Tanger. Parmi eux, quatre membres d'une même famille (les Hammich) qui, depuis sept générations, perpétuent une tradition inspirée du soufisme : l'acrobatie (1). Neuf hommes habillés en djellaba forment un groupe. Un autre est à l'écart et joue de la cithare. Deux femmes en jean et en chaussettes chantent d'une même voix. L'une d'elles porte un foulard. Son visage est projeté sur la ligne blanche que constituent les hommes tournés le dos au public. Le visage sourit puis s'évanouit dans le règne du provisoire. Puis, comme pour sonner le lever de rideau, la jeune fille Hammish enlève son voile et chante.

La magie commence...

Taoub est ce tissu qui se transmet de main en main comme l'objet d'une filiation incertaine, entre passé traditionnel où l'acrobatie est maîtresse et l'art contemporain dans ce qu'il a de plus visuel et animé. Le tissu, médium polymorphe, devient de façon explicite le tissu social dans lequel évolue le groupe, l'histoire d'une famille et la trame narrative à partir de laquelle naissent trampoline, sables mouvants et cascade de lave. Finalement, le spectacle, comme la vie dans son ébullition, est en train de se faire sous nos yeux. En coulisses, Bory raconte à ce sujet que "l'acteur acrobate, ce faiseur d'actions, ce fantastique réseau de tissus musculaires, est à la fois porté par et porteur du spectacle. Il fabrique en même temps qu'il défait". Alors, sur le tapis de mosaïques d'une scène toute de saut, de chant, d'action et d'attention se tissent les fils d'un paysage à la fois réel et virtuel.
À mi-chemin entre la poésie visuelle et la magie des formes, ce spectacle graphique n'a rien à envier aux concepts figés. Sa teneur il la tient de l'effrangement des esthétiques qui le compose. À la fois danse, chant, acrobatie, théâtre et art contemporain, il est un trompe-l'œil catégoriel, une initiation à l'ouverture, une tentative réussie de dépassement.


Un voyage poétique in process

En fond de scène, un rideau noir. Entre un plateau sombre mais coloré, dix hommes et deux femmes se dérobent aux lois de la gravité. Soudain, un cortège d'hommes se forme. Leurs habits se muent en un paysage du bled marocain. Et, dans un jeu d'équilibriste, l'une des jeunes femmes marche sur les têtes des acrobates, métaphores d'une vallée montagneuse. La traversée nous conduit ensuite sous une tente en plein désert où l'on devine les formes de deux amoureux s'enlaçant. L'intimité de la nuit laisse place aux rythmes saccadés de jeunes dans une discothèque. Le jeu de rôles devenus jeu d'ombres portées est en fait celui d'un spectacle de marionnettes grandeur nature actionnées par le tissu. Jusqu'à ce que finalement, du médium naisse cette nymphe au drapé pyramidale, interprétation grandiose d'une esthétique de la solidarité, qui indique que dans l'ombre de toute illustre personnalité, se cachent pour le soutenir d'autres de ses pairs... Ainsi, se dessine la sensation d'un espace complexe en perpétuelle mutation, renforcée par l'aspect hypnotique des formes se modifiant au grès des trajets et des logiques combinatoires. Cette exploration de l'art acrobatique traditionnel est un bel hommage au Maroc contemporain.

Douce simplicité

Ici pas de mât chinois, de BMX, d'échasses, de jonglage, de diabolo, de corde volante ou de danseuses qui grimpent au rideau. Ne vous rendez pas à la Grande Halle de la Villette dans l'espoir de rencontrer le cirque du Grand Céleste ou le Cirque du Soleil dans un remix version marocaine ! Qui a dit que le cirque contemporain devait être monostylistique pour se voir accorder les faveurs des gourmets du genre ? En fait, ici il n'y a rien de spectaculaire ou de vertigineux. Dans Taoub, les acrobates sont habillés sobrement, ou disons plutôt comme cet inconnu que l'on croiserait dans la rue et que l'on oublierait la minute suivante. Djellaba, t-shirt rayé, maillot de foot et jeans. Non, ici, pas de performance atmosphérique ou de pirouette gargantuesque. Taoub est un spectacle discret et délicat qui met en scène une équipe rayonnante d'énergie. Théâtre visuel multimédia où les acrobates en bons génies savent recomposer l'espace pour proposer une excursion intimiste, Taoub fait raisonner une polyphonie de voix, du chuchotement à la psalmodie, du halètement au cri. Pas de décor, seulement des sources lumineuses qui dessinent un univers à la fois lointain et familier. Cette esthétique familière, proximité voulue avec le public, vient des univers évoqués : la relation homme femme ou les balbutiements d'un amour naissant sous une tente d'été, l'unité fragile d'une famille ou comment savoir ouvrir aux autres les portes de son intimité, le voyage ou encore la dispersion. Avec Taoub, c'est en fait l'addition progressive d'éléments du quotidien qui conduit au plus beau des carnets de voyage et se mue en une invitation certaine à s'émanciper des codes qui assignent l'art aux frontières trop étroites de ses propres catégories...

1. Dans l'histoire du Maroc, l'acrobatie est au départ une tradition guerrière dans laquelle les acrobates sont regroupés en confréries et appelés Rma, c'est-à-dire, les combattants. Puis, l'acrobatie a été cultivée pour elle-même, comme une pratique à mi-chemin entre l'art et l'artisanat.

 

Jessica Oublié

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