| Aurélien Bory présente sa nouvelle pièce, « Sans objet », au Théâtre des Abbesses, à Paris
Une station orbitale avec cosmonautes en apesanteur, une lampe géante pour surveillance de chantier fictif, une sculpture comme un jeu d'enfant que l'on manipule en direct... De multiples images surgissent en contemplant Sans objet, nouvelle pièce pour un robot et deux interprètes-acrobates du metteur en scène Aurélien Bory, présentée, dans son programme théâtre, au Théâtre des Abbesses, à Paris, jusqu'au 6 mars. Car la vedette de ce pas de trois inédit et incongru est un immense robot, un gros bras en fer articulé, dont la vitesse de manoeuvre est identique (ou presque) à celle de ses partenaires. Le point de départ de Sans objet était de déplacer un robot d'industrie utilisé dans les années 1960 pour la construction automobile, sur un plateau de théâtre.
Le déménagement opéré, la chose est bien là. Superbe, magnétique, elle est posée au centre d'une petite scène surélevée grise, et domine de sa beauté métallique ses deux comparses en costard-cravate et chemise blanche. Selon ses mouvements - vrilles sur lui-même, changements d'axe de son bras, aplatissement sur le plateau... -, le robot prend des accents anthropomorphiques.
A force de faire cligner les projecteurs qui lui servent d'yeux et de souffler comme une vieille chose, la machine devient terriblement humaine. Le propos d'Aurélien Bory aurait pu se figer dans quelques acrobaties esthétiques autour du thème cliché de l'homme et du robot. Mais le directeur de la Compagnie 111, passé par des études de physique, d'acoustique architecturale et de cinéma, creuse toujours son sujet au plus fécond. Bory a dû d'abord longtemps observer le robot, en explorer toutes les possibilités pour en extraire une telle gamme de dialogues avec ses deux complices présents d'un bout à l'autre sur le plateau.
|
De l'apprivoisement en tournant autour de la bête jusqu'à la construction d'une muraille en plaques amovibles, l'investigation menée par Bory fait surgir de chaque situation un autre cas de figure dans un système d'association d'idées et de glissement progressif de l'action. De rebondissements en surprises, Sans objet croise l'art et la mécanique, la logique du rêve et de la technique en s'amusant de tous les scénarios. Dominant-dominé, manipulant-manipulé, les jeux de rôle évoluent, faisant endosser aux deux acrobates le statut d'homme-objet, d'ouvrier d'un autre monde, de mutant mi-chair, mi-métal. Avec toujours en creux, parfaitement interprétées par Olivier Alenda et Pierre Cartonnet, des virgules burlesques et des incises absurdes qui évitent à Sans objet de virer à la démonstration d'invention. Une fois encore, Aurélien Bory épate. Sa dextérité à se couler dans des univers situés à l'opposé en fait un cas à part. Ses deux pièces récentes surfaient sur des atmosphères sans comparaison. En 2008, Les Sept Planches de la ruse mettait en scène quatorze interprètes chinois, experts en Opéra de Pékin. A partir d'un jeu chinois très ancien, le qi qiao ban, autrement dit le tangram, composé de cinq triangles, un carré et un parallélogramme aux tailles variées, il dressait une architecture géométrique puissante comme un casse-tête géant. Plus récemment, Aurélien Bory a imaginé Questcequetudeviens ? pour la danseuse Stéphanie Fuster un trio flamenco plein de délicatesse, gorgé d'obscurité. Avec Sans objet, soutenu en direct par le programmeur et pilote du robot au millimètre, Tristan Baudoin, Bory signe une pièce optimiste sur le merveilleux robotique de l'ère technologique.
Rosita Boisseau
|