Compagnie 111 (2000)
Arts de la piste
01 Janvier 2002,
France
Géométrie fantasque
|
La compagnie, formée par Aurélien Bory, Olivier Alenda et Katja Wehrlin (récemment remplacée par Anne De Buck), qui se sont rencontrés sur L'odyssée, création mémorable de Mladen Materic, s'appelle 111, comme la toute dernière sonate, révolutionnaire, de Beethoven, mais on peut surtout l'entendre comme juxtaposition de trois particules élémentaires. Son premier spectacle s'intitule IJK. Des chiffres et des lettres, la couleur est annoncée : nous sommes dans un espace mathématique, dans un jeu de l'esprit. Inspiré du Bauhaus, le spectacle mêle musique, théâtre non verbal, acrobatie, jonglerie dans une fantaisie plastique "abstraite". La jonglerie en question est de trois types, acoustique, géométrique et "optique", encore peu explorés ensemble jusqu'à présent. Acoustique : des balles (des Kangourou, en caoutchouc, au pourcentage de rebond plus élevé que les balles en silicone, et au son plus sec) viennent percuter les parois de trois parallélépipèdes de bois, aux dimensions différentes, calculées de telle sorte qu'elles produisent chacune trois sons distincts. On songe évidemment au fameux triangle de Michael Moschen, et aux expériences déjà tentées (par Pierre Biondi notamment, ou par Franck Ténot de la compagnie Kabbal) pour tirer parti du rebond sur plan incliné, mais IJK systématise l'idée en la musicalisant à outrance. C'est qu'Aurélien Bory, avant d'être jongleur, fut architecte acousticien. Géométrique : rien de nouveau en apparence dans les trajets très graphiques que permettent les balles rebond, ce qui l'est davantage c'est l'effacement, voire l'absence totale du jongleur, qui se contente, en coulisse, ou caché dans le noir, d'imprimer un mouvement aux objets. A la suite de Michael Moschen, Jérôme Thomas avait déjà, dans Hic Hoc, transformé le jongleur en marionnettiste quasi invisible, et signifié de la sorte que la théâtralité propre du jonglage peut aisément se passer d'un jongleur "personnage" ou histrion. A la différence de cette pièce, qui créait des illusions cinétiques par l'entrelacs de courbes, IJK affirme le trait, assume l'angle. Optique : suivant une voie ouverte par Bernard Kudlak avec ses jongleries d'ombres, IJK compose au quatrième acte (il y en a cinq) un petit ballet de balles changeant de dimensions, donc de plan, derrière un écran blanc.
|
La scénographie se résume aux caisses de bois et à un long parallélépipède creux, qui évoque l'huisserie d'une porte, au-dessus et au creux de la quelle évoluent les corps eux-mêmes abstraits, graphiques, des trois acrobates. Et aux projections sur cyclorama de formes géométriques, carrés, rectangles, débuts de flèches, et d'ombres, dans des teintes "pastel-soutenu", chaudes (rose, jaune, vert) comme celles des caisses de résonance. Delaunay, Mondrian, Klein, Malevitch, Rothko : tout un siècle de peinture non figurative saute aux yeux et l'on ne peut manquer d'interpréter IJK comme la rencontre tardive, après coup, de l'art moderne et de Rastelli. Mais l'œuvre puise à des sources encore plus lointaines, car les jongleurs de 111 mettent en œuvre trois techniques de manipulation d'objets qui ne se sont séparées les unes des autres qu'au XVIe siècle : la jonglerie aérienne, l'escamotage (devenu prestidigitation) et ce que je propose d'appeler, faute de mieux, le "bonneteau", c'est-à-dire une forme de "jonglage horizontal". L'œuvre est un compromis, précaire mais réussi, entre la volonté de la compagnie 111 de tendre vers un formalisme désincarné, et la mise en scène de Christian Coumin, qui réintroduit l'humain dans cet univers abstrait, par le burlesque des situations, la connotation "cabaret" des costumes et la chaleur populaire de la guitare flamenco et de l'accordéon. Le résultat est donc un mélange tout à fait inédit, qui fait constamment passer le spectateur de la fascination contemplative à un mode plus théâtral de réception, du froid au chaud, du sec au fluide et du transparent au magique. La tension que ses "débrayages" incessants provoquent est curieusement d'ordre chorégraphique, si comme le voulait Alwin Nikolais les danseurs sont des "tenseurs", artisans de l'espace, du temps, de la forme et du mouvement. La compagnie 111 prépare actuellement une nouvelle création, Plan B, qui comme son titre l'indique, traite de l'espace à deux dimensions.
Jean-Michel Guy
|
|
Presse écrite
|
par Judith Mackrell
|
|
Cirque breakers par Elisabeth Vincentelli
|
|
Arts de la piste par Jean-Michel Guy
|
Web
|
Le Petit Journal de Budapest
|
Presse & Médias des autres spectacles
Tous les Spectacles
|